Accéder au contenu principal

Quand le deuxième sexe enterre le patriarcat

Alors que le gouvernement gratte les économies sur le dos des services publics, un autre chantier, plus discret et plus pernicieux, s’ouvre dans l’ombre des discours officiels : celui de la redéfinition des frontières du désir, de l’appartenance et du pouvoir symbolique. La loi Duplomb ; évoquée aujourd’hui dans les cafés comme balise politique, demain comme repoussoir ; cristallise ces tensions. Peu importe son intitulé exact : elle devient prétexte et miroir, révélant ce que la nation préfère taire.

J’écris cet article comme on gratte une allumette dans une pièce enfumée. Les silhouettes familières se dessinent : la radicalité écologique, qui oublie parfois que la sauvegarde du vivant exige la justice sociale ; la radicalité identitaire, qui érige des frontières sous couvert de protection ; le néoféminisme, qui interroge, bouscule et pousse aux ruptures nécessaires. Et tout autour, des vocables et des forces d'extrême droite, masculisme identitaire, mouvances incel - tissent une toile où la domination se normalise ou se maquille en émancipation.

Le féminisme n’est ni une mode ni une attaque contre les hommes : c’est une exigence d’égalité. Le néoféminisme, dans ses formes les plus généreuses, reprend ce fil. Il nomme les violences, dénonce les structures et invite à repenser le partage des pouvoirs. À l’opposé, le masculisme identitaire prétend défendre une « altérité masculine » menacée, mais reproduit les mêmes logiques d’exclusion. Derrière un vernis culturel, qui se drape de bonnes intentions dissimule un projet politique ; souvent conservateur, parfois réactionnaire - qui nie la pluralité des vies et des désirs.

Le mouvement incel, repli rageur sur soi et haine des femmes, en est la face la plus dangereuse. Là où le néoféminisme réclame respect et autonomie, l’incel cultive le ressentiment, le fantasme violent et la dépossession. Dénoncer ces logiques, ce n’est pas interdire le débat sur la masculinité : c’est refuser que la souffrance masculine serve d’alibi à la persécution.

Dans le bruissement des annonces et des publications sur le réseau X, la loi Duplomb devient un test : test de solidarité, d’analyse, d’imagination politique. On peut la brandir pour restreindre des libertés ; souvent celles des plus vulnérables - ou l’interpréter comme un levier pour renforcer la lutte contre les violences sexistes. Si elle est instrumentalisée pour exclure, elle devient complice d’un système plus vaste. Si elle est pensée comme outil d’émancipation, elle peut ouvrir des portes du possible.

Refuser la violence machiste ne signifie pas fermer le dialogue. Cela implique d’écouter sans complaisance les récits des victimes, d’accompagner les transformations culturelles et éducatives, et de penser des politiques publiques qui déconstruisent les places assignées. Cela suppose aussi de combattre l’idée que l’écologie radicale ou l’affirmation identitaire peuvent servir de refuge aux revendications réactionnaires. La défense du vivant et la justice sociale ne se conjuguent pas avec le mépris des personnes.

L’échéance politique arrive à son terme : budgets, réformes, lois ; rien ne doit faire écran aux combats sociaux. Une nation qui « travaille » et économise ne peut s’autoriser à économiser aussi la dignité. Le féminisme n’est pas une dépense superflue : c’est un investissement. Investissement dans la prévention, l’éducation, les dispositifs d’accompagnement. Et surtout dans une vision plurielle de ce que signifie vivre ensemble : l'avenir de nos filles.

Pour finir : la loi Duplomb ne sera ni phare ni ombre en soi. Ce qui déterminera son sens, c’est la manière dont nous, citoyens et citoyennes, réagissons ; en appelant à la nuance quand elle est nécessaire, en levant la voix quand la violence monte, et en refusant, sans équivoque, que le masculin identitaire ou les idéologies incel gagnent des espaces de légitimation. Défendre le féminisme aujourd’hui, c’est refuser la banalisation de la haine, réclamer des politiques courageuses et solidaires, et rappeler que l’égalité n’est pas négociable.

Posts les plus consultés de ce blog

Ouvrir des écoles, fermer des prisons : l’héritage de Victor Hugo

I l suffit parfois d’une phrase pour embraser notre réflexion et nous rappeler l’essentiel : éduquer, c’est prévenir. Quand Victor Hugo lançait ce cri fulgurant, il ne soulignait pas seulement l’importance de l’instruction : il dessinait les contours d’une société plus juste, plus humaine. Aujourd’hui encore, cette parole résonne en écho dans nos esprits, comme un appel urgent à investir dans la connaissance plutôt que dans le châtiment. Nous vivons à une époque où la tentation du répressif est souvent présentée comme la solution la plus rapide et la plus visible. Enfants exclus du système scolaire, familles en difficulté, quartiers marginalisés : au lieu d’accompagner ces fragilités, nos gouvernements érigent des murs et verrouillent des portes. Pourtant, Hugo nous souffle que c’est là que réside toute l’erreur : en opposant l’école à la prison, il nous rappelle que la source des déviances sociales est avant tout une absence d’opportunités, un manque d’espoir. L’école ne se limite pas...

De Zola aux écrans

Le 13 janvier 1898, Émile Zola prit la plume et, d’un seul article, fit trembler la Troisième République. Les rotatives crachaient l’encre comme on crache le feu ; la presse se transformait en tribunal, et chaque feuille portée par le vent semblait porter un verdict. Dans les cafés parisiens, on lisait à voix haute, on s’indignait, on applaudissait, on menaçait : la rue et le salon se confondaient en une même agora. La vérité venait de recevoir un nom — J’accuse — et, à partir de ce moment, il devint impossible de prétendre ne pas savoir. Ce cri public n’était pas seulement une dénonciation : c’était une mise en demeure adressée à la conscience collective. Plus d’un siècle a passé. Les rotatives ont disparu, remplacées par des écrans lumineux qui tiennent dans la paume ; les journaux imprimés ont cédé la place à des flux infinis, instantanés, souvent éphémères. L’indignation ne se murmure plus autour d’un comptoir ; elle s’affiche en caractères gras, s’accompagne d’un hashtag, se mesur...