C ’était un de ces matins où le café est tiède avant même qu’on ait eu le temps d’y tremper les lèvres, où l’air semble plus lourd que d’habitude, chargé non pas d’humidité mais de ce petit quelque chose d’invisible qui pèse sur les épaules. Peut-être était-ce la faute des nouvelles du jour. Peut-être était-ce simplement la faute du monde.
Sur les journaux, les gros titres faisaient leur numéro habituel. On y parlait d’inflation, de pouvoir d’achat, de crise du logement, de précarité énergétique. Et puis, en bas de page, presque comme une note de bas de tableau, un encadré sobre mais percutant : « Les grandes fortunes continuent de croître malgré la crise. » Une phrase qui n’aurait pas détonné dans un ouvrage de Rousseau. Lui qui, déjà à son époque, s’étonnait de voir certains hommes accumuler des richesses pendant que d’autres luttaient simplement pour exister.
Car au fond, rien n’a vraiment changé. Les inégalités ne sont pas un accident de parcours, elles sont la route elle-même, tracée, balisée, entretenue par ceux qui en bénéficient. Depuis qu’un homme a eu la brillante idée de dire « ceci est à moi », il s’est trouvé tout un tas de justifications pour expliquer pourquoi certains naissaient dans la soie pendant que d’autres s’enroulaient dans des draps rêches. On a parlé de mérite, de travail, d’effort personnel, comme si tout cela se jouait à armes égales. Comme si un enfant né dans un quartier huppé, nourri au bio et aux voyages linguistiques, pouvait réellement prétendre au même destin qu’un autre, élevé entre des murs trop étroits et des fins de mois qui commencent dès le 15.
Il y a quelque chose d’absurde à entendre certains répéter que « si on veut, on peut ». Comme si la volonté seule pouvait payer un loyer à 900 euros pour un studio sans fenêtre. Comme si elle pouvait compenser l’école fatiguée, le réseau inexistant, la fatigue de ceux qui cumulent deux boulots pour survivre. Bien sûr, il y a des exceptions. On aime les raconter d’ailleurs, ces histoires de gamins partis de rien et qui finissent à la tête d’un empire. Mais elles sont là pour rassurer plus que pour inspirer. Elles permettent de maintenir l’illusion qu’il suffit de se lever tôt et de travailler dur pour s’en sortir. Une belle histoire, à condition d’oublier tout ce que le système met en place pour rendre la chose aussi improbable que possible.
Pourquoi ces histoires fascinent-elles tant ? Parce qu'elles offrent un rêve accessible à tous, ou du moins en donnent l’illusion. Elles permettent de justifier l'injustice, détournant l’attention de la structure même du problème. Si quelques-uns y arrivent, alors ceux qui restent en bas ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. On remplace ainsi la révolte par la culpabilité, la solidarité par la compétition. Un coup de maître.
Rousseau, l’éternel Clairvoyant Rousseau, lui, n’aurait pas été dupe. Il aurait vu dans tout cela la continuité de ce qu’il dénonçait déjà dans Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Cette idée que l’homme, à l’état de nature, n’a besoin que de peu, mais que la société a fait naître en lui des désirs qu’il ne pourra jamais combler. Que les institutions, loin de garantir une justice équitable, sont souvent là pour préserver les privilèges de quelques-uns au détriment de tous les autres. Que ce qu’on appelle aujourd’hui l’ascenseur social ressemble surtout à un escalier en colimaçon : long, épuisant, et conçu pour que la majorité abandonne en chemin.
Et pourtant, malgré tout, on continue. On s’accroche à l’idée qu’un jour, peut-être, les choses seront différentes. Que la justice ne sera pas qu’un mot joli sur une devise nationale, mais une réalité tangible, perceptible dans chaque rue, chaque salaire, chaque école. Parce que sinon, que reste-t-il ? Se contenter d’être des spectateurs passifs d’un monde où le fossé entre les nantis et les oubliés se creuse un peu plus chaque année ? Regarder les courbes économiques grimper pour certains pendant que d’autres comptent leurs centimes à la caisse du supermarché ?
L’époque est cynique, on le sait. On s’indigne sur les réseaux sociaux, on partage des articles sur l’injustice du monde, et puis on passe à autre chose. On finit par s’habituer à ce qui devrait nous révolter. Parce qu’il faut bien avancer, payer les factures, répondre aux mails, faire comme si tout cela était normal. Mais parfois, il suffit d’un détail pour que l’illusion se fissure : une statistique, une rencontre, une histoire racontée au détour d’une conversation. Parfois, il suffit de croiser un regard pour se rappeler que derrière les chiffres, il y a des vies.
Et peut-être que Rousseau avait raison, au fond. Peut-être que la société, telle qu’elle est conçue, n’est pas réformable, mais seulement à repenser entièrement. Pas en ajustant quelques paramètres, pas en redistribuant les miettes, mais en interrogeant ce qui, depuis toujours, justifie qu’une minorité décide du sort de la majorité. Peut-être qu’il ne s’agit pas seulement de corriger les excès du capitalisme ou de moraliser la finance, mais bien de remettre en question les fondations mêmes de l’organisation sociale.
Mais cela, bien sûr, est une autre histoire...
Image : "La lutte des classes" - JVarlin via Wikicommons
